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 La clinique (suite)
Nous sommes là dans le registre du "transférentiel" (ou "contre transférentiel", ce qui est le même processus), du "résonant", de l'inconscient, inconscient au sens où le savoir se transmet sans qu'on en ait eu conscience, par des voies affectives non volontaires.
Ce ressenti s'impose soit brusquement, soit insidieusement en tout cas malgré soi ; il est paralysant le plus souvent, sauf si l'on arrive à s'en apercevoir et à s'en servir après l'avoir analysé, en avoir parlé et l'avoir fait passer de l'implicite à l'explicite : processus qu'on peut appeler "l'interprétation du transfert".

Ce "ressenti" en soi-même permet d'entrevoir ce qui se passe dans l'autre.

. J'utilise aussi beaucoup la communication décodée et reformulée : à partir d'un mot qui me frappe j'ai l'impression qu'il pourrait y avoir un autre sens que celui qui a été employé par mon patient, sens inconnu de lui et pourtant capital pour comprendre ce qui est enjeu.
J'essaie de découvrir ou de faire découvrir le sens caché de ce mot. Je le fais par des questions ou par des interprétations que je suggère.

Si je me suis trompée, rien ne se passe. Si je ne me suis pas trompée, ce qui n'était pas conscient le devient brusquement et cela va éclairer d'un jour nouveau toute la situation, par un changement de niveau qui restructure l'ensemble des choses autrement.
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 J'utilise aussi la communication progressive, pas à pas, déduite : à travers un long cheminement d'associations d'idées on va être conduit graduellement à trouver ce qui était derrière le dit, derrière le masque, et là aussi un éclairage nouveau va opérer. C'est le même processus que le précédent mais lent au lieu d'être brusque. D'ailleurs souvent les deux s'entremêlent. Le premier processus est à l'oeuvre dans la compréhension éclairante d'un lapsus par exemple, et le second ressemble à une longue marche vers la résolution du conflit.

Enfin et surtout, je voudrais parler de la communication élaborative : à partir d'éléments épars, inorganisés, l'analyste, grâce à sa théorie, va donner un sens, organiser le discours, opérer, pour ainsi dire, le même travail de contenant et d'élaboration que la mère pour son bébé.
WINNICOTT et BION ont étudié de très près le travail de l'analyste dont la théorie joue le rôle d'organisateur du psychisme de son patient. 

"Le nourrisson, selon BION , projette autour de lui par des actes-moteurs ou des cris, les contenus psychiques désagréables qu'il ne peut abriter en lui. A l'aide de ses organes des sens, il se débarrasse également, sur un mode hallucinatoire, des représentations insoutenables liées à la frustration et source d'une "horreur sans nom". Ces contenus, excrétés par le psychisme, sont désignés par le terme d' "éléments bêta". C'est la rêverie de la mètre -rêverie auto-érotique mais aussi anticipation du plaisir objectal qu'elle prendra avec le père de l'enfant en lui narrant ce qu'elle vit en ce moment- qui donne sens aux "éléments bêta". Cette "illusion anticipatrice" (selon l'expression de René DIATKINE) de la mère transforme les éléments "bêta" en éléments "alpha".

Face aux projections des patients (éléments de discours ou de comportements, incoordonnés et insensés), la théorie joue le même rôle que la rêverie maternelle. Dans l'esprit du soignant, dans l'exercice de la supervision, analogue du récit de la mère au père qui permet la mise en sens du comportement du nourrisson, la théorie est un transformateur d'éléments "bêta" en éléments "alpha". Le jeu avec la théorie, dans l'esprit du soignant et dans les élaborations de l'équipe est source d'un plaisir auquel le patient peut à son tour s'identifier. Dans la restitution qui lui est faite, que ce soit avec des mots ou avec des gestes signifiants, il retrouve son matériel avec, en valeur ajoutée, une prime de plaisir qui en facilite l'introjection".

Je vais essayer maintenant de vous donner des exemples concrets de ces différents canaux de partage du savoir, qui bien sûr s'entrecroisent le plus souvent.
Le ressenti
Histoire de Nicole
Nicole me parle depuis un moment de ses démêlés avec son ami avec des justifications de son attitude que je trouve idiotes, et voilà que je me sens énervée, un peu en colère. J'ai presque envie de lui taper dessus, de la secouer. Je trouve tout ce qu'elle dit stupide...
D'un seul coup je me rappelle qu'elle a reçu des coups de son père toute son enfance. Je lui explique alors qu'elle m'énerve tellement que je me demande si elle n'énervait pas son père de cette façon. Immédiatement Nicole me dit : "mais si j'ai toujours eu conscience que j'énervais mon père avec mes comédies répétitives, mais c'était pour me justifier sans cesse. Je me sentais perpétuellement coupable de tout, et plus je me justifiais, plus que l'énervais, plus il me tapait... Je le comprends d'un seul coup maintenant".
Nicole a pu me parler longuement de ce problème qu'elle n'avait pas pu clairement concevoir jusqu'à maintenant. D'avoir pu communiquer à Nicole mon énervement devant ses perpétuelles justifications lui a permis de retrouver le processus d'énervement de son père ét de sortir de cette effroyable culpabilité qui la poursuivait depuis toujours.
Il est sûr que je fais un choix dans la recherche des répétitions qui peuvent éclairer le présent. Toute répétition n'est pas pathogène grâce à Dieu. On se construit aussi avec les répétitions.
Je pointe celle qui a un effet désagréable sur moi, en postulant qu'elle a dû déjà avoir ce genre d'effet sur d'autres personnes, car nous savons que la relation transférentielle renseigne sur les autres relations de nos patients.


Le ressenti transférentiel nous met à la place de l'autre, nous fait prêter en quelque sorte notre psychisme à l'autre. "Mon affect me donne l'affect de l'autre sans que je puisse théoriser cette relation" comme me l'a suggéré F. FRANÇOIS, psycholinguiste au CNRS. C'est un phénomène différent de la contagion de la peur, du rire, de l'émotion, de la joie, du calme ou de l'angoisse que nous expérimentons souvent en société.  C'est comme si les inconscients étaient "en phase", en résonance, comme si provisoirement on était dans l'autre. 

Je pourrais aussi parler à ce propos, de la confusion que nous font éprouver nos patients psychotiques ; c'est celle qu'ils ressentent perpétuellement et que pour quelques heures nous, thérapeutes, allons aussi ressentir mais pas de la même façon qu'eux. A ce sujet, le livre de SEARLES  est absolument saisissant. Il nous montre à travers plusieurs exemples comment se passe la symbiose thérapeutique du patient et de son analyste.

. Communication décodée, assortie d'une communication élaborative.

  Histoire d'Edmée

Au cours d'un entretien, Edmée me fait part d'une impression de vide terrible qu'elle éprouve constamment, impression très dépressive qu'elle n'arrive pas à surmonter. D'autre part, elle me raconte des rêves dans lesquels il est question de sauts en parachute qui la terrifient. Cela n'évoque rien pour elle, mais en ce qui me concerne, j'ai pensé tout de suite à une hypothèse de WINNICOTT qui pense qu'une des angoisses majeures des nouveau-nés est de faire une chute sans fin.

Un mélange s'est opéré dans ma tête entre l'idée de chute sans fin, l'impression de vide, et les rêves de parachutes ; ces éléments épars ont pris forme dans une interprétation que j'ai donnée à Edmée : "ça me donne l'impression qu'on vous a jetée en l'air très fort, tout bébé, qu'on a trop tardé à vous rattraper et que votre peur a été impossible à surmonter". Elle me regarde effarée et me répond "comment savez-vous que mon père m'a jetée dans la piscine quand j'étais toute petite ?".

Évidemment, je n'en savais rien. Il n'y a pas de divination... Le rapprochement de ce traumatisme si ancien et de ses rêves a donné subitement un sens à cette impression terrifiante de vide qui venait on ne savait d'où. C'est comme si Edmée pouvait mettre des mots sur ce qui avait été vécu autrefois sans en avoir eu conscience. WINNICOTT, dans un article sur "la crainte de l'effondrement" (1), nous parle du fait que le patient répète inlassablement un événement passé qui n'a pas encore été éprouvé bien qu'il ait déjà été vécu.

Là encore, grâce à ce type de communication thérapeutique, l'expérience passée, qui est aussi un savoir, est devenue vivante et actuelle au lieu de rester inconsciente et mortifère. Pour moi, il y avait saisie d'un mélange de facteurs théoriques et cliniques qui correspondait à la saisie consciente d'un événement jusque là inconscient pour elle.

. Un autre exemple de communication élaborative.

   Histoire de Myriam

A cause de la théorie que j'avais dans la tête, je suis tombée pile sur un noeud crucial.

Myriam a suivi une analyse pendant 10 ans, et elle a encore des angoisses pour lesquelles elle vient me voir. Je suis affolée à l'idée de prendre la succession de 10 ans d'analyse ! Ayant la tête pleine d'un article de WINNICOTT sur le sujet, je lui demande si ce qu'elle éprouve sont des angoisses de quelque chose, ou des "angoisses sans nom".

Elle : "Comment saviez-vous que je n'avais pas de nom ?". Naturellement, je reste pantoise. Comment aurais-je pu savoir... Et nous voilà parties dans le récit d'une histoire fascinante : l'on avait changé le prénom de Myriam à l'âge de 9 mois, sur l'ordre d'une grand-mère. Après cet événement, une série de troubles l'avaient assaillie ; elle m'en parle longuement et s'en va.

La seconde fois que je la vois, elle m'annonce que ses angoisses ont disparu, mais qu'elle se sent mal, comme au dessus de ses chaussures, vide, avec un sentiment d'irréalité. Je lui propose alors l'hypothèse winnicottienne qui me vient à l'esprit : Peut-être que l'imposition du deuxième prénom Myriam, avec tout ce qui allait avec : le sadisme de la grand-mère et l'inféodation des parents envers elle, la négation du passé de Myriam (avec ce changement de prénom) a provoqué la construction d'un "faux self' ; c'est ce "faux self' qui aurait été analysé pendant 10 ans, sans qu'on puisse atteindre le vrai. Le "vrai self', peut-être représenté par Aimée, le premier prénom, était devenu inatteignable, recouvert par le "faux self' représenté par Myriam.

Cette hypothèse l'a comme délivrée, elle l'a faite sienne absolument. Nous avons travaillé sur cette base pendant de longs mois. Tout au long du travail que nous avons fait ensemble, je n'ai pas arrêté de partager avec elle ma théorie. J'avais avec elle : 
       - une communication élahorative indispensable pour recoller lés morceaux de son psychisme,  
       (comme le font les mères décrites par BION) et pour ressouder les différentes parties de son self .
       - une communication réfléchie consciente pour parler à son intellect, à la fois hypertrophié et 
        très utile
     - une communication ressentie, affective, résonante pour aller atteindre son vrai self si bien caché.

Elle était linguiste, et figurez-vous, spécialiste des noms propres ! Son premier acte lorsque tout s'est arrangé a été de se faire nommer à un poste. Elle ne pouvait se faire nommer nulle part avant...

Voilà ce que je voulais dire sur les différents canaux du partage du savoir. Je m'aperçois en finissant que c'est ce partage même qui est thérapeutique. Il est, en effet, une des formes de la recherche théorique constamment à l'oeuvre DANS la clinique et essentielle au processus thérapeutique.

II fait du thérapeute non seulement un "sujet supposé savoir", selon la formule consacrée, mais aussi un sujet "condamné à communiquer" ce qu'il sait, ce qu'il ressent et ce qu'il ne sait pas qu'il sait : c'est-à-dire un chercheur.

 
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