La fervente militante de la cause des enfants
Son nom résonne tel un mythe emblématique du XXe siècle, auprès du grand public comme des professionnels de l’enfance. C’est donc tout naturellement que nous inaugurons cette rubrique avec elle, au moment où un livre retrace la pérennité de sa pensée ( “Françoise Dolto aujourd’hui présente, dix ans après”, actes du colloque de l’Unesco, janvier 1999, sous la direction de C. Dolto-Tolitch, Gallimard, 2000. ).
Sa vocation première, celle de devenir un « médecin d’éducation », elle l’a puisée dans sa propre enfance : elle grandit dans l’ombre pesante d’une sœur aînée décédée, et d’une mère si traumatisée par cette perte qu’elle reproche à sa seconde fille d’être en vie. Dolto fera de l’enfant en souffrance et de ses rapports avec la mère son domaine de prédilection.
C’est là qu’elle innovera, aussi bien dans la réflexion que dans la pratique. Son influence s’étend jusqu’au juridique : la loi de 1993 sur l’autorité parentale conjointe et les droits de l’enfant en cas de divorce aurait-elle pu naître sans sa pensée ? Son idée que l’enfant n’est pas la propriété des parents a été révolutionnaire.
Biographie (Ref http://www.francoise-dolto.com/index-fr.htm)
Françoise Dolto (1908-1988), née Françoise Marette, est la quatrième
enfant d'une famille bourgeoise qui en comptait sept (deux filles, cinq garçons).
Très tôt, elle détecte dans cette petite société les malentendus,
contresens et non-dits qui existent entre les humains et particulièrement
entre les adultes et les enfants. Pour y faire face, elle développe déjà
des dons d'observation que l'on retrouvera plus tard dans sa pratique de
clinicienne. Dès l’âge de huit ans, il lui paraît nécessaire de créer
un pont de communication entre ces deux mondes, ce qu'elle exprime en disant
qu'elle veut être "médecin d'éducation".
Françoise n’a pas 12 ans quand sa sœur aînée, Jacqueline, meurt d'un
cancer. Le deuil de cette jeune fille, qui était la préférée de leur mère,
marque un tournant dramatique dans l’histoire de toute la famille ; et spécialement
pour la jeune Françoise à qui l’on fait savoir que, si on avait pu
choisir, c'est elle qui serait morte. Françoise est également jugée en
partie responsable de n'avoir pas assez prié pour que sa sœur soit sauvée.
Cette épreuve est l'occasion d'une maturation qui nourrira plus tard son désir
de devenir psychanalyste
Pendant toute sa jeunesse, Françoise se heurtera à l'incompréhension
de sa mère qui ne voit d’autre avenir pour une jeune fille que le mariage;
les études et l'exercice d'un métier lui paraissant antagoniques avec ce
destin. Ne supportant pas l'inactivité, Françoise décide d'apprendre la
couture, de participer avec succès à des concours d'affiches, mais on lui
interdit d'aller plus loin. Elle se tourne alors vers le travail de la faïence,
mais le côté répétitif de ce métier la décourage. Toute sa vie, elle
gardera une main d'artiste et produira sculptures, dessins et aquarelles. En
1929, sa mère l'autorise enfin à entreprendre des études d'infirmière, espérant
que cela la dégoûtera du métier de médecin. Cependant, Françoise
persistera dans son projet. Elle attendra son frère puîné, Philippe, pour
commencer avec lui des études de médecine qui lui permettront de s'installer
comme généraliste et pédiatre le 1er septembre 1939.
Au début de ses études médicales, la
rupture des fiançailles qui lui avaient été imposées par ses parents
engendre chez elle des symptômes névrotiques liés à un terrible sentiment
de culpabilité : cela la pousse à démarrer une psychanalyse personnelle.
Peu à peu, grâce à sa cure psychanalytique avec René Laforgue (de 1934 à
1937), à son entrée à la Société psychanalytique de Paris (1938) et à
ses consultations hospitalières – où elle rencontre des enfants au
comportement perturbé – Françoise Marette réalise son désir précoce d'être
"médecin d'éducation", en devenant la psychanalyste que l’on
connaît aujourd'hui.
Ses contrôleurs en analyse furent Lowenstein, Spitz,
Garma; et pour la psychanalyse d’enfants, Sophie Morgenstern et Leuba. Plus
tard, Françoise Dolto sera l’un des membres fondateurs de la Société française
de Psychanalyse – qu’elle-même et Jacques Lacan quitteront lors d’une
scission. En 1964, elle participe à la création de l'Ecole Freudienne de
Paris, toujours avec Lacan.
En février 1942,
Françoise Marette épouse Boris Ivanovitch Dolto, rhumatologue. Il a fondé
l'E.F.O.M : Ecole Française d'Orthopédie et de Massage. Aussi révolutionnaire
et précurseur que Françoise Dolto, on dit de lui qu'il a profondément fait
évoluer la kinésithérapie. Esprit ouvert et moderne, Boris partage avec
enthousiasme l'aventure intellectuelle de sa femme, tout comme celle-ci se
passionne pour les découvertes de son mari. Leurs réflexions communes sur
les liens entre le corps et le psychisme furent très enrichissantes pour l'un
comme pour l'autre. Ils auront ensemble trois enfants.
Parallèlement à sa pratique libérale chez elle,
où elle recevait beaucoup d'adultes, Françoise Dolto exerça principalement
dans quatre institutions où elle n’avait que des enfants pour patients : la
Polyclinique Ney où Jenny Aubry lui avait demandé de venir, le Centre Claude
Bernard, l'Hôpital Trousseau (1940 à 1978), et le Centre Etienne Marcel
(1962 à 1985).
A
partir de 1967, Françoise Dolto répond, en direct et anonymement,
aux auditeurs adultes et enfants d'Europe N°1 sous le nom de "Docteur
X". L'émission de radio connaît un excellent taux d’écoute.
Cependant, la psychanalyste ne souhaita pas poursuivre cette expérience
au-delà de 1969, principalement parce que le dialogue était haché par les nécessités
du direct et de la publicité. En 1976, elle accepte à nouveau une émission
sur France Inter : "Lorsque l'enfant paraît", à condition d’y répondre
aux lettres des auditeurs, ce qui lui permet d’aller beaucoup plus en
profondeur. C’est un immense succès ; qui sera à l’origine de sa notoriété
auprès du grand public français.
En
1978, ce succès médiatique l’incite à prendre sa retraite de
psychanalyste. Les effets de transfert dus à la notoriété lui semblent gêner
la nature de son travail d'une manière incompatible avec son exigence éthique.
La question de l'éthique dans le travail thérapeutique a toujours été
fondamentale aux yeux de Françoise Dolto. Désormais, elle va se consacrer
essentiellement à la prévention et à la formation : contrôle en groupe ou
individuel, publications, conférences, émissions de radio ou de télévision.
Entourée
d’une petite équipe, elle fonde en 1979 la "Maison
Verte", lieu de socialisation précoce où tout enfant de 0 à 3-4 ans
est accueilli, accompagné d'un ou deux de ses parents ou grands-parents. L’équipe
d’accueil d’une Maison Verte est formée de trois personnes, dont l’une
est psychanalyste. C’est un endroit où on parle, on joue, on dédramatise.
On y apprend aussi les interdits structurants. L’efficacité des maisons
vertes a entraîné leur multiplication. Il en existe aujourd’hui dans
presque tous les pays d’Europe, en Amérique Latine, et un grand nombre en
France (voir Maison Verte).
Cependant, à cette période, Françoise
Dolto tient particulièrement à poursuivre son travail de psychanalyste au
Centre Etienne Marcel ; puis, jusqu'à sa mort, au profit des enfants confiés
à l'Aide Sociale à l'Enfance – dont elle estimait que leur placement et
leur très jeune âge les mettaient à l'abri des effets de notoriété. Tout
comme à l'Hôpital Trousseau, cette consultation est publique, ouverte à des
psychanalystes qui forment un groupe actif auquel l'enfant peut s'adresser.
Françoise Dolto tenait beaucoup à ce mode de transmission clinique et théorique
à la fois, mais insistait toujours sur le fait qu'elle ne voulait pas faire
école et n'avait pas d'élèves au sens propre du terme. Ce travail de
psychanalyse avec les tout-petits, y compris les nourrissons, lui tenait
beaucoup à cœur car elle voyait là un moyen de prévention des troubles
plus tardifs. Avant sa mort, elle insista beaucoup pour que ce type de travail
ne soit pas abandonné.
Freudienne,
Françoise Dolto développe une théorie et
une clinique novatrices qui permettent d'étendre en la radicalisant la compréhension
de l'humain, notamment en donnant toute son importance à ce qu'elle nommait
"l'archaïque", c'est-à-dire l'écoute des singularités du développement
de l'enfant. Elle élabore, pour ce faire, le concept, central dans sa pensée,
d'Image Inconsciente du Corps. Dans ce cadre théorique, elle inventera aussi
la notion de castrations symboligènes, étapes nécessaires à l'évolution
de l'enfant.
De nos jours, en France et dans le monde,
de nombreux lieux inspirés de la pensée de Françoise Dolto se développent
: structures de type Maison Verte, maisons de quartier qui accueillent les
enfants à la sortie de l'école, hôtels pour les enfants, lieux de rencontre
et d'échange des enfants pour les parents divorcés en difficulté sociale ou
en conflit, chambres mère-enfant dans les hôpitaux, lieux d'accueil thérapeutiques
pour la mère et l'enfant tout petit où les pères sont, bien sûr,
accueillis – car Françoise Dolto a toujours insisté sur le fait que
l'enfant se construit dans une triangulation précoce entre sa mère et son père.
Tous ces lieux reflètent son souci constant de faire un travail de prévention grâce à ce que les
enfants et les adultes en thérapie lui avaient permis de comprendre à
travers leurs souffrances – on connaît peu le combat qu'elle mena pour le développement
de l'apprentissage précoce de la langue des signes par les malentendants. Des
centaines d’endroits portent son nom, rues, places, jardins publics, ludothèques,
crèches, écoles maternelles, collèges, lycées…
Françoise
Dolto se voulait psychanalyste et citoyenne. Incontestablement, son
travail a contribué, avec celui de bien d'autres, à l'évolution en
profondeur du regard posé sur l'enfant par les psychanalystes, et par la société
dans son ensemble.
Les 5 clés de son oeuvre
1 L'enfant est une personne
Très jeune, Dolto avait promis : « Quand je serai grande, je tâcherai de me souvenir de comment c’est quand on est petit. » Elle n’oubliera jamais que le nouveau-né aspire d’abord à communiquer et que ses désirs, indépendants de ceux d’un adulte, sont aussi respectables. Une approche psychanalytique se traduisant par une confiance totale envers les sujets de ses cures, qu’elle cherchera à « suivre », persuadée que chaque enfant est doté d’un savoir, même confus ou ignoré, le guidant sur son chemin : « fou », « débile », qu’importe, dès lors qu’il trouve un équilibre. Mais ce respect d’un choix de vie est surtout une éthique, pour laquelle Dolto a milité avec vigueur, faisant parfois scandale dans une société habituée à considérer que l’enfant n’a de la valeur que par ce qu’il peut devenir, pourvu qu’il soit assez « sage » et suive sa vocation : satisfaire ses parents.
2 Tout est langage
A la différence de l’animal, chez l’être humain tout « veut dire ». Les gestes les plus absurdes ont un sens, font partie d’un langage symbolique à travers lequel se tisse ce que Dolto appelle « la fraternité d’espèce ». Parler, s’exprimer, permet de marquer sa différence vis-à-vis d’un autre (avant tout de sa mère), pour mieux partager avec lui des émotions, des souvenirs, des idées.
3 Le “parler vrai”
'Encore faut-il parler « avec » l’enfant et pas seulement « à » l’enfant. Surtout, lui « parler vrai ». « On ne peut pas mentir à l’inconscient, il connaît toujours la vérité », insistait la psychanalyste. Dès les premières heures, un enfant décèle l’accent de vérité (« la coïncidence entre ce que l’on dit et ce que l’on éprouve »), et il en a besoin pour ce qui concerne ses origines, l’histoire familiale, afin que vitalité biologique et vitalité sociale concordent.
4 Le complexe du homard
Dolto a inventé cette image (1) pour représenter la crise d’adolescence. L’enfant se défait de sa carapace, soudain étroite, pour en acquérir une autre. Entre les deux, il est vulnérable, agressif ou replié sur lui-même. Mais « ce qui va apparaître est le produit de ce qui a été semé chez l’enfant », avertit Dolto. Les parents devraient donc voir les crises explosives comme une preuve qu’ils ont rempli leur contrat, les repères éducatifs s’avérant suffisamment souples pour « sauter » au bon moment. A l’inverse, si les parents sont trop rigides, l’ado restera prisonnier de sa carapace et désarmé face à la dépression.
5 L’image inconsciente du corps
Il s’agit là du concept central de l’œuvre de Dolto théoricienne. La psychanalyste est partie du concret, en l’occurrence des dessins des enfants qu’elle recevait. Elle a réalisé que ces dessins représentaient en fait leur propre corps, un corps parfois aberrant, fantastique, en un mot imaginaire, figurant leurs désirs, leurs manques, leurs rapports avec les autres. Le corps imaginaire est notre premier moyen d’expression, un langage symbolique, toujours mystérieux. C’est à travers cette vision du corps que la dimension éthique et poétique de Dolto se révèle avec le plus de force. Car on peut appeler le respect de ce mystère-là chez l’autre par un autre nom : liberté.
27 août 1988 : Ses derniers mots avant de mourir : « J’ai tout donné. Maintenant, laissez-moi tranquille. C’est ma deuxième naissance. »
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