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La Lettre du Mois

Faut-il croire nos premiers souvenirs ? 
Source PSY EN MOUVEMENT    n° 23012009 Les troubles de la mémoire


Nos souvenirs les plus anciens semblent les moins vulnérables à l’oubli. Pour autant, leur fidélité aux événements laisse à désirer: il s’agit de reconstructions.
C’est l’émotion qui les sauve… et les défigure !


Par Jean-François Marmion, Mensuel Sciences Humaines N° 201

«Des œufs sur le plat, sans le plat.» Ainsi le peintre surréaliste Salvador Dali décrivait-il les taches lumineuses qui, à l’en croire, constituaient l’essence même de ses perceptions dans le ventre de sa mère (1). Il n’est pourtant pas donné à tout le monde de relater des souvenirs intra-utérins, loin de là !
En réalité, se rappeler quoi que ce soit d’antérieur à ses 3 ou 4 ans relève de la gageure. Mais attention, les premiers souvenirs à émerger du trou noir sont aussi les plus persistants. Dès 1881, le psychologue et philosophe Théodule Ribot énonçait sa «loi de régression (ou de réversion) de la mémoire»: les souvenirs les plus fragiles sont les plus récents, les plus instables, les moins automatisés. Les autres, à l’autre bout de la chaîne, paraissent insubmersibles. Étayée aujourd’hui comme hier par l’observation de cas cliniques, notamment de patients déments ou traumatisés crâniens, la loi est valable en tout cas pour l’une de nos mémoires, que l’on appelle épisodique (c’est-à-dire recélant des souvenirs autobiographiques localisables dans le temps et dans l’espace). Mais pourquoi nos souvenirs les plus archaïques, malgré leur rareté, sont-ils les mieux implantés ? Quelle est leur spécificité ?

À l’aube de la psychanalyse, Sigmund Freud, dans un article de 1899, fut le premier à s’interroger avec insistance sur ce qu’il appelait « l’amnésie infantile ». S’inspirant d’une recherche française menée par les psychologues Catherine et Victor Henri, il remarqua que les plus anciens souvenirs sont confus, mal datés, replacés dans des lieux erronés : autant d’indices dont il déduisit qu’il s’agissait là de reconstructions. D’autre part, si certains événements remémorés étaient anodins, c’est que selon Freud ils constituaient des souvenirs-écrans en dissimulant d’autres, primordiaux, mais refoulés parce qu’insupportables par leur indécence ou leur dangerosité. Les vrais souvenirs enfantins avaient beau être oubliés consciemment, leur influence inconsciente provoquait les troubles névrotiques des adultes.

Le souvenir est-il fiable ?

Nous savons aujourd’hui qu’en réalité, les événements physiquement douloureux ou angoissants sont rarement refoulés. La grande majorité de nos premiers souvenirs sont associés à une émotion intense, parfois la joie, l’émerveillement, mais plus souvent la peur ou la souffrance. Or chez les enfants comme chez les adultes, les situations perçues comme dangereuses pour la survie sont marquées au fer rouge. Le syndrome de stress posttraumatique en représente un cas extrême : les circonstances de l’événement tragique s’imposent à la victime dans ses pensées, dans ses rêves, en flash-back, voire sur le mode hallucinatoire comme si l’histoire se répétait dans le présent. L’émotion forte favorise donc à la fois l’enregistrement et la remémoration (nous nous rappelons mieux le 11 septembre 2001 que le 10, ou même que le 11 septembre dernier). Le fait que ces événements soient souvent ressassés ou racontés (a fortiori s’ils sont très anciens, soulignerait le seigneur de La Palice) aide à les consolider, à leur adjoindre une multitude de significations, à les insérer dans l’armature d’anecdotes qui composent notre histoire et notre identité personnelles. Ce qui explique d’ailleurs que les souvenirs propres à la fin de l’adolescence, période ô combien agitée, soient fréquemment les plus nombreux.

La chose paraît entendue : l’émotion associée à une situation constitue un ingrédient majeur non pas pour l’oublier, mais pour en préserver une trace saillante. Le souvenir est sauvé… Est-il fiable pour autant ? Paradoxalement non, d’après de nombreuses expériences. Par exemple, le niveau de stress éprouvé lors d’un événement permet de retenir les détails les plus marquants… mais brouille les autres. Et l’anxiété, au-delà d’un certain seuil, aurait même des effets beaucoup plus dévastateurs pour la fidélité du souvenir dans son ensemble, à en croire des expérimentations riches en désillusion sur les témoignages oculaires (2). Là où l’affaire se corse davantage encore, c’est que l’émotion ressentie au moment non plus seulement de la mémorisation, mais de la remémoration, redessine également les contours du souvenir. Celui-ci est altéré suivant notre humeur, notre objectif, notre attention au moment du rappel : les aspects que nous privilégions, l’interprétation que nous donnons à la scène, l’émotion passée que nous rapportons, varient avec l’instant présent. Nous modifions à notre insu le scénario global, qui devient notre nouvelle vérité (toute provisoire) du souvenir en question. La remémoration fonctionne comme le « téléphone arabe », dont le contenu friable devient de plus en plus fantaisiste. Pour les souvenirs les plus anciens et les moins émotionnellement intenses, par lesquels nous nous sentons peu impliqués, nous avons même tendance à nous voir de l’extérieur (ce qui alimentait d’ailleurs la théorie freudienne des souvenirs-écrans) : là encore nous ne sortons pas un instantané d’un album de photos, mais nous reconstruisons. De plus les souvenirs se décontextualisent avec le temps, c’est-à-dire qu’ils perdent en précision (notamment visuelle) pour gagner en généralité (l’événement devient un récit que nous revoyons et revivons de moins en moins précisément) (3).

Mieux, même: certains souvenirs que nous considérons comme marquants, décisifs pour notre histoire personnelle et la construction de notre personnalité, relèvent de la pure fiction. Le psychologue Jean Piaget se souvenait parfaitement qu’un jour, vers 2 ans, un inconnu avait tenté de l’enlever près d’une station de métro sur les Champs-Élysées. Sa nounou avait évité le pire, se faisant griffer au passage par l’agresseur, finalement mis en fuite à l’arrivée d’un gendarme. Or, la femme avoua plus tard avoir inventé l’histoire… Le jeune Piaget, impressionné, avait cru ce récit sur parole et pris ensuite pour argent comptant ce qui n’était, du coup, que le produit visuel de sa propre imagination. D’une façon générale, il semble qu’un enfant soit particulièrement vulnérable à l’implantation de faux souvenirs, surtout s’ils sont associés à des émotions négatives. Dans une étude récente, 74 % des enfants testés se sont souvenus d’un événement qu’ils n’avaient pas vécu, et se sont même montrés particulièrement zélés pour développer, de bonne foi et pour abonder dans le sens de l’expérimentateur, des détails imaginaires mais qu’ils croyaient réels (4). Les adultes ne sont d’ailleurs pas épargnés. À 44 ans, la psychologue Elizabeth Loftus se vit révéler par son oncle que bien qu’elle l’eût oublié, c’est elle qui, trente ans plus tôt, avait découvert le corps de sa mère noyée. Cette révélation fit brusquement éclore le souvenir : les détails lui revinrent, précis, en foule. Pourtant, elle apprit peu après que l’oncle s’était trompé. Elle aussi avait en quelque sorte halluciné son souvenir. Depuis, E. Loftus se trouve en première ligne de « la bataille des faux souvenirs », qui fait rage aux États-Unis depuis une vingtaine d’années autour de la brusque réminiscence, lors d’une psychothérapie, d’abus sexuels infantiles d’abord oubliés. De tels phénomènes, affirme-t-elle, seraient souvent (mais pas toujours…) le produit de la suggestion du thérapeute. D’où une série de débats des plus virulents autour de la crédibilité à accorder au témoignage, à la souffrance et au désir de réparation pénale des victimes.

Un récit mythique plutôt qu’un témoignage

Tous les souvenirs majeurs, émotionnellement prégnants, ne sont donc pas parole d’évangile. Sur ce point, Freud avait mis dans le mille : les premiers événements dont nous parvenons à nous rappeler sont des reconstructions. Non pas cependant pour en dissimuler d’autres et faire en quelque sorte diversion, mais bien parce tous nos souvenirs, quels qu’ils soient, sont d’incessantes reconstitutions. Et si les premiers d’entre eux paraissent indéracinables, ils ne sont pas pour autant la copie conforme d’événements, et tiennent souvent moins du témoignage que du récit mythique. Dali lui-même l’avait compris, puisque les premiers chapitres de son autobiographie s’intitulent « Faux souvenirs d’enfance » et « Vrais souvenirs d’enfance »…

NOTES :

(1) Salvador Dali, La Vie secrète de Salvador Dali. Suis-je un génie ?, édition critique des manuscrits originaux établie par Frédérique Joseph-Lowery, L’Âge d’homme, 2006.
(2) Voir Kenneth Deffenbacher, Brian Bornstein, Steven Penrod et Kiernan McGorty, « A meta-analytic review of the effects of high stress on eyewitness memory », Law and Human Behavior, vol. XXVIII, n° 6, décembre 2004.
(3) Voir Daniel L. Schacter, À la recherche de la mémoire. Le passé, l’esprit et le cerveau, De Boeck, 1999.
(4) Voir Henry Otgaar, Ingrid Candel et Harald Merckelbach, « Children’s false memories : Easier to elicit for a negative than for a neutral event », Acta Psychologica, vol. CXXVIII, n° 2, mai 2008.

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