A la Rencontre des idées et des pratiques en psychologie et psychanalyse

suite de la conférence : 'De la projection"

De la projection à la possession (suite)
► « Mon fils est méchant » - Histoire de Marc

Adeline a divorcé, elle hait son ex-mari. Leur fils Marc est le portrait de son père, physiquement, moralement, sur le plan du caractère, du comportement, des goûts, des attitudes, de la forme d’intelligence, etc. Adeline est constamment confrontée à travers Marc à un rappel de très mauvais souvenirs. De plus, puisque son ex-mari « est un homme méchant », son fils va être forcément méchant. 

Nous avons essayé au cours de quelques conversations de « détacher » la personne de Marc de celle de son père. Pour l’instant sans succès.

Adeline pense que le « mal » est contagieux et va contaminer son petit garçon Paul, fils de son deuxième mari, gentiment espiègle. Elle pressent de futures difficultés familiales comme inéluctables, et elle les attribue à son premier mari qu’elle considère comme « maléfique ». Adeline se trouve au cœur d’un terrible mélange de souvenirs conscients de ses souffrances passées, de rancœurs , frayeurs et culpabilités en partie inconscientes, projetées sur son ex-mari. Sa haine projetée sur lui fait retour et le rend dangereux et tout puissant.

Le mari actuel est rendu impuissant à sortir sa femme de cette impasse (il s’entend bien par ailleurs avec son beau-fils). L’ombre de l’ex-mari « pourrit » tout et sa qualité de « méchant » est contagieuse. Marc commence à être « possédé » et même le petit Paul risque de l’être.

Le passage de la projection à la « possession » me paraît déjà très avancé et je n’ai pas réussi à arrêter le processus pour l’instant, l’enfant a déjà constitué des comportements conformes aux projections, donc prédictions, de sa mère. « Il devient son père ».


► L’envoûtement réversible – Histoire de Julien

Ce troisième récit a une fin heureuse, mais elle aurait pu être tragique.

Une famille étrangère, très bien intégrée, parlant admirablement le français, m’est envoyée pour une demande d’aide pressante. Le petit garçon de sept ans, Julien, est en train de devenir un « monstre » dit la famille, alors qu’il a été depuis toujours un enfant agréable et facile.

Il est devenu d’une agressivité intense à l’école depuis un an, il bat violemment sa petite sœur. « Il est méchant partout ».  Les parents, Monsieur et Madame P., sont épuisés par une attitude d’opposition constante, ils ne le reconnaissent plus. Julien rate tout ce qu’il fait. Il se renferme, se plaint qu’on ne l’aime plus. Il fait des colères sans raison, il ne supporte plus ses copains, il ne travaille plus du tout. Il ne se comprend plus lui-même.

La façon dont ses parents parlent de Julien donne l’impression d’une inquiétante transformation, leur enfant est en train de devenir « un autre ». Si bien que j’ai le sentiment très net que, bien que le mot « envoûté » n’ait pas été prononcé, c’est en fait celui que les parents ont sur le bout de la langue.

J’hésite à me risquer à formuler cette hypothèse. Finalement, je leur dis que la façon dont ils parlent de Julien me fait penser à une sorte d’envoûtement. « Est-ce que quelqu’un dans votre famille a l’impression que cet enfant est comme possédé ? »

Monsieur P. se récrie qu’il n’a jamais eu cette idée. Mais Madame P. répond immédiatement : « Ma mère pense que Julien est envoûté par mon père –Est-ce qu’il est mort ? – Non, mes parents sont divorcés depuis vingt ans. Moi-même je ne l’ai pas vu depuis vingt ans – Ça ne vous manque pas trop ? – Ah non, par exemple ! Il est bien là où il est, on n’a pas besoin de lui »….

J’apprends petit à petit que ce père est la personnification du « mauvais » et que la mère de Madame P. « déteste tous les hommes ». « Ah ! C’est bien vrai » dit Monsieur P. « Elle m’en a fait baver, il m’en a fallu de la patience avec elle ! »

Suit tout un récit des manifestations « anti-homme » de cette dame. 

« Je crois que ma mère commence à détester le petit puisqu’il sera un homme » conclut la mère de Julien. Nous parlons alors avec les parents de cette possibilité que la grand-mère projette sur l’enfant la peur panique qu’elle avait de son mari, et le caractère « diabolique » qu’elle lui attribuait. « Je crois que ma mère pense que mon père a envoûté Julien, qu’il le possède, qu’il est en lui, qu’il est lui. Cet enfant porte un poids qui n’est pas le sien » conclut Madame P. 

Ce poids est celui du grand-père fantomatique projeté sur lui par la grand-mère.

Monsieur P. est assez étonné, un peu réticent devant ce que raconte sa femme et qu’elle exprime pour la première fois. Il a peur de flirter avec la superstition, mais il finit par être d’accord que la possession est bien là, mais dans la tête de sa belle-mère.

Je propose aux parents de rencontrer la grand-mère avec eux ou sans eux, pour essayer de démêler cet écheveau. Ils sont d’accord, mais cela se révèlera finalement inutile. Madame P. a pressenti ce que sa mère ressentait. Elle et son mari ont perçu qu’il y avait à l’œuvre des forces mystérieuses, à la fois culturelles et psychologiques inconscientes autour de leur enfant, qui le transformaient malgré lui et malgré eux.

Le travail de « décollage » de ce qui appartenait à leur fils et de ce qui appartenait à sa grand-mère a été fait par Monsieur et Madame P., sans que j’aie eu besoin de m’en mêler davantage.

Je n’ai donc pas vu la grand-mère. En revanche, j’ai suivi Julien pendant deux mois, pendant lesquels il a récupéré son « moi » tranquillement.

J’ai senti, lorsque j’ai rencontré les parents, que le point de vue de Madame P. et celui de son mari étaient différents. Monsieur P. voulait bien admettre que le système projectif de la grand-mère pouvait agir sur son enfant, alors que Madame P., tout en se ralliant à cette idée, n’était pas complètement étrangère au point de vue de sa propre mère, celui de l’envoûtement. La culture de cette dame allait dans ce sens, l’explication mythologique la séduisait assez. Il m’a paru très important de tenir compte à la fois du besoin de rationalité du père et de l’impact de la culture d’origine sur Madame P. et sur sa mère. L’explication psychologique a besoin d’être acceptée et intégrée dans le contexte culturel.

Ces rencontres m’ont beaucoup fait réfléchir ; quelle est la limite entre le résultat de la projection et « la possession » ? Est-ce que la projection n’aboutit pas à la possession ?

Je pose la question aux lecteurs.

Pouvons-nous appeler le résultat des projections massives une « néo-formation », comme nous le montre Bertrand CRAMER dans l’article cité au début ?

Une autre question se pose, plus fondamentale, c’est le choix même des mots comme véhicule de notre pensée.

Possession et projection appartiennent à un vocabulaire intrapsychique alors qu’ils traduisent en fait un processus interpsychique. FREUD lui-même part d’un réalisme psychologique.

Dans le cas qui nous occupe, lorsqu’on parle projection ou possession, on préjuge qu’une personne possède une certaine réalité intense, par exemple la haine, qu’elle projette sur une autre personne qui la reçoit et qui la renvoie, comme une balle.

Est-ce que le mécanisme n’est pas bien plus complexe ? Est-ce que nous ne sommes pas faits de nos interactions avec les autres, même si l’on admet tout de même un « noyau » préexistant ? 

Les recherches des linguistes interactionnistes sur ce plan pourraient beaucoup nous éclairer.

Nous avons aussi d’autres types de recherches à caractère plus pédagogiques sur l’effet Pygmalion. On a pu étudier que l’attente d’un instituteur sur un enfant modifie cet enfant : tout le monde connaît les expériences célèbres où l’on a confié des élèves à un maître en lui disant : « ils sont excellents » ou « ils sont mauvais, ils ont passé des tests de niveaux ». Les élèves en fin d’année sont devenus ce que l’instituteur en attendait, alors qu’on lui avait donné des résultats inverses de la vérité.

Quoi qu’il en soit dans notre modeste expérience de psychologie, le drame de la projection c’est qu’elle commence comme une fiction et que souvent elle devient réalité.
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