A la Rencontre des idées et des pratiques en psychologie et psychanalyse

suite de la conférence : 'La répétition'

La répétition (suite)
  
Nous connaissons tous ces cas de répétitions stériles, des balancements perpétuels par exemple, ou des gestes stéréotypés apparemment sans signification. 

LA REPETITION COMME POURSUITE DE LA REALISATION
D’UN BUT IMAGINAIRE SANS CESSE DIFFERE
 

   Je me souviens de « Brise-Fer », petit garçon surnommé ainsi par mes enfants car il cassait tout quand il venait à la maison.
« Brise-Fer » avait un rite immuable avec moi. Je devais le porter dans mes bras dans la salle de bains (il était un garçon costaud de 4 ans, je le trouvais lourd….) Nous devions remplir le lavabo, et ensuite le vider.

 Au fur et à mesure qu’il se vidait, Brise-Fer commençait à hurler de plus en plus fort : « Y en a plus, y en a plus, y en a plus. ! » Le petit garçon était en proie à une angoisse incoercible, de plus en plus insupportable, à la vue de ce lavabo qui se vidait.

   Et pourtant : « Encore, encore ! » , il fallait recommencer ce terrible rite, remplir, vider – remplir, vider. Je ne comprenais rien à ce qui était en jeu et j’avais constamment envie de dire : « Mais arrête Guillaume, pourquoi souffrir ainsi ? » Jusqu’au jour où subitement, la mère qui était présente (car je pratique toujours mes thérapies d’enfants petits en présence de la mère ou du père, suivant celui qui veut venir), s’écrie : « Mais je comprends, il se rappelle qu’il n’avait pas assez à manger à la maternité »…. La voici qui me raconte qu’il y avait eu une erreur dans le dosage du lait en poudre, il avait la quantité normale d’eau mais pas assez de lait dedans, il avait toujours faim. On ne s’en est pas aperçu tout de suite et personne ne comprenait pourquoi il pleurait autant.

   Après ces paroles de la mère, le jeu terrible a immédiatement cessé. Je ne suis pas capable de vous expliquer tout ce qui était en jeu dans cette histoire, mais on pourrait avancer l’hypothèse que la mère a pu mettre en mots une angoisse qui avait eu lieu trop tôt pour que Guillaume ait pu l’élaborer, la penser, la mentaliser.

   Cette répétition apparemment stérile avait pour but de faire advenir ce qui avait déjà eu lieu, si je puis dire. Je me réfère là à deux auteurs qui ont abordé ce problème, Nicolas Abraham et D.W. Winnicott.

   Nicolas Abraham voulait comprendre, à la suite de Freud, « ce processus d’éclosion retardée, déplacée, emportée dans un phénomène de migration indéfinie», et qui disait : « de ce qui n’a jamais été le divan se souvient ». Ici, ce n’est pas le divan, mais c’est une situation thérapeutique semblable.

   D.W. Winnicott, dans son article sur La crainte de l’effondrement, nous montre que les déprimés qui craignent un effondrement, se sont déjà effondrés, mais dans un temps où rien ne leur permet de le savoir et de pouvoir le penser.

« Je soutiens que la crainte clinique de l’effondrement qui a déjà été vécu…. C’est un fait que le patient porte caché dans l’inconscient….   Le patient doit continuer à rechercher ce passé qui n’a pas encore été éprouvé…. Cette quête prend la forme d’une recherche dans l’avenir…. (parfois) sur un mode compulsif.   La crainte de l’effondrement peut être une crainte d’un événement passé dont l’expérience n’a pas encore été éprouvée. »

Citons encore Monique Schneider : « Dans la mesure où un passé renvoie à un vécu, l’avant n’est pas véritablement antérieur, mais en instance d’advenir. Un tel passé aspire moins à se répéter qu’à tenter de prendre corps. »

AUTRE ASPECT DE LA REPETITION, CELUI DE LA MAITRISE 

   Je pense bien sur au « jeu de la bobine », si célèbre. Le petit-fils de Freud à travers la répétition de ce jeu qui le faisait pourtant pleurer, maîtrisait petit à petit l’absence de sa maman. 

   Je voudrais là raconter une histoire.

   Laura est une adorable petite fille de 2 ans ¾ qui a un gros problème de constipation. Elle a peur du pot, peur des toilettes. Elle refuse d’aller (ou de se laisser aller) à la selle pendant parfois trois semaines. Elle pleure en disant que ça lui fait mal. Le seul moyen de l’aider est de lui remettre des couches, et elle ne peut se laisser aller qu’ainsi.

   Lorsque je la prends en psychothérapie mère-enfant, Laura se précipite sur les bébés et les met immédiatement sur le pot. Je suis chargée de fabriquer des crottes en pâte à modeler pour les mettre dans le pot. Mais chaque fois Laura me dit : « Cro gros ma(l) aux fe(sses). » Je dois faire des crottes minuscules pour que Laura inspecte favorablement mon travail.

   Ce jeu va durer – invariable – plusieurs séances, au moins deux mois, jusqu’au jour où elle me dira triomphante « a pu ma aux fe », et sa mère me dira qu’elle n’a plus peur des toilettes. Il semble bien que Laura par ce jeu thérapeutique répétitif, ait maîtrisé sa peur. Elle a réussi bien sûr aussi, parce que sa mère était là, protectrice, parce que je me prêtais au jeu et que cette relation sécurisante lui permettait de jouer avec sa peur. Mais le phénomène répétitif lui même a joué le rôle primordial. Contrairement aux apparences d’ailleurs, la répétition n’est jamais identique. Michel de M’Uzan[1] nous le dit dans son livre De l’art à la mort : « On ne répète jamais tout à fait pareil ». Imperceptiblement, à travers la répétition, quelque chose change et s’élabore.

 LA REPETITION COMME TRAVAIL D’EPUISEMENT DES FANTASMES EFFRAYANTS

   C’est une idée qui a été développée par le Docteur Martine Malinski dans un livre publié sous le titre MARTIN, un enfant battait sa mère qui est le récit d’une psychothérapie mère-enfant. Oserai-je avouer que c’est moi, la mère, et que j’ai participé au livre sous un pseudonyme ?

    Vers l’âge de 4 ans, Martin présentait une agressivité très forte, absolument inattendue et incompréhensible ; il se faisait rejeter en famille et surtout à l’école. La maternelle ne voulait plus le garder car les autres enfants en avaient trop peur.

   Il fallait l’aider. Une thérapie a été décidée. Au cours de celle-ci, Martin a exprimé beaucoup de fantasmes régressifs – de dévoration notamment – de façon très répétitive, de séance en séance.

   Il avait d’abord commencé par jouer à des jeux très agressifs, puis ensuite très régressifs. Il réclamait que je lui donne le biberon, ce que je faisais avec joie, pouvant ainsi réparer ce qui s’était mal passé autrefois. Au cours d’une séance mémorable, j’ai été distraite et j’ai parlé avec Martine Malinsky au lieu de donner son biberon à Martin. Soudain, une rage folle l’a saisi et il a commencé à se tordre les poings et à pleurer avec le cri si caractéristique du nouveau-né. Nous sommes restées alors saisies et bouleversées de l’intensité de la régression et de ce qui y était revécu comme frustration. Je le suis encore en revivant la scène quand je vous la raconte….

   Je me précipite alors sur le biberon pour le lui donner et le calmer mais lui, tellement au-delà de toute consolation, attrape le biberon du mauvais côté et mord le verre de toutes ses forces, incapable d’assouvir son besoin. Madame Malinsky alors lui dit de sa voix douce : « Quand tu étais petit, si le biberon ne venait pas assez vite, tu étais vraiment fâché, et tu voulais manger le biberon, tu voulais manger tout, tu voulais même manger Maman. » A ce moment-là, Martin s’est immédiatement calmé et nous a raconté un rêve d’ogre qui allait le manger et lui faisait une peur terrible.

   Madame Malinsky lui dit alors : « Tu sais, Martin, quand tu étais si fâché, que tu voulais manger Maman, tu avais peur aussi que Maman te mange, mais les Mamans ne mangent jamais leurs petits enfants. »

   A partir de cette minute vraiment historique dans sa vie, Martin a cessé cette agressivité incontrôlée, inattendue, qui faisait peur à tout le monde. Et pourtant, cet acquis qui s’est fait soudainement grâce aux interprétations de madame Malinsky – et qui a soulagé Martin de sa peur en séparant le fantasme de la réalité – a dû être consolidé pendant des semaines et des semaines, par la répétition du même jeu.

   De séance en séance, il a joué avec ses fantasmes de dévoration de manière très répétitive : il nous a expliqué qu’il y avait des crocodiles plein le tapis et qu’on risquait d’être mangé si on posait le pied par terre. Il lançait des crayons sur ces crocodiles qui se «  baladaient »  sur le tapis, pour les tuer, jusqu’au jour où il a dit triomphant à la thérapeute et à moi : « Vous reposer les pieds par terre, ils sont tous morts. » J’ai dit alors : Ah, tant mieux j’en avais marre d’avoir toujours les pieds en l’air ! »

« Ben vous êtes drôles, quand il y a des crocodiles, il faut bien les tuer », a conclu philosophiquement la thérapeute ; évidemment….

   L’enfant est passé alors à des jeux entièrement différents. 

   Madame Malinsky nous explique très bien comment ce jeu répétitif, durant des semaines, a servi à épuiser les fantasmes dévorateurs qui faisaient peur à Martin, jusqu’à ce que ce soit fini. Il est évident que c’est aussi une répétition pour maîtriser cette peur, comme nous l’avons vu chez Laura.

   Il y a eu élaboration à petits pas, silencieuse et efficace. Après l’épisode des crocodiles, l’agressivité de Martin avait totalement disparu, et parallèlement, il s’est mis à apprendre à lire en 15 jours…. 

   Il est important aussi que ces thérapies d’enfants soient faites en présence de la mère (ou parfois du père) qui participe ainsi à l’évolution, au lieu d’être tenu(e) à l’écart et de risquer de freiner cette réintégration du sujet dans son histoire et dans celle de son environnement. Cette thérapie mère-enfant a été mise en œuvre à partir des théories anglo-saxonnes des rapports mère-enfant ; je pense bien sûr à Mélanie Klein, Anna Freud et surtout à D.W. Winnicott. Ce sont le Docteur Pierre Male et le Docteur Alice Doumic qui, dans les années soixante, l’ont théorisée et mise en pratique à Sainte-Anne[3]. Je l’emploie aussi souvent que je peux lorsque les enfants ont moins de 6 ans. 

UN ASPECT DIFFERENT DE LA REPETITION :
LE RETOUR PROGRESSIF A UNE EVOLUTION HISTORIQUE DU SUJET

   J’aimerais vous parler de deux petits garçons, Emile et Pedro:  

   Emile, 9 ans, est venu me voir pour un dégoût scolaire complet. Je dirais même un dégoût de la vie.   C’était un enfant pénible à voir, qui ne parlait que par monosyllabes, qui avait un air d’ennui mortel et que je ne savais absolument pas comment aborder. Je me sentais incapable d’établir une communication avec lui. Nous étions comme dans une stagnation répétitive.

   Les parents, Monsieur et Madame X, étaient extrêmement sympathiques, vivants, chaleureux, très inquiets pour leur fils. Un jour qu’Emile rentrait de vacances, je lui ai demandé s’il était allé chez ses grands-parents : « Oui »-« Comment tu appelles ta grand-mère ? » - « Je ne sais pas » - « Et ton grand-père ? » - « Je ne sais pas. » - « Est-ce qu’ils jouent avec toi ? » - « Un peu. » Un dialogue tout à fait mort…. 

   J’avais une impression terrible de vide, de non insertion, de flottement ; subitement, au milieu de mon désarroi et de mon sentiment d’impuissance, j’ai songé au génogramme. Cette méthode d’établissement d’un arbre généalogique, introduite par les thérapeutes familiaux, donne souvent des résultats surprenants.

   J’ai demandé à la mère – qui attendait à côté de moi – si son mari ou elle- même accepterait de faire un arbre généalogique de la famille d’Emile car j’avais l’impression qu’il était incapable de se repérer dans la compréhension des liens familiaux. Elle accepta tout de suite, tout en me disant qu’elle le ferait elle-même car son mari n’aimerait pas aborder ce sujet, étant brouillé avec beaucoup de personnes dans sa famille.

   La séance suivante a été fascinante. Madame X a déroulé devant nos yeux de plus en plus émerveillés, une famille d’une richesse et d’une complexité incroyables, avec des adoptions, des filiations étrangères, des remariages, des brouilles, des deuils non dits, et même un centenaire !

   J’ai d’abord compris que la grand-mère d’Emile, qu’il ne savait comment  appeler, était morte, que Monsieur X venait juste de se réconcilier avec son père, et qu’Emile avait dons vu son grand-père pour la première fois pendant ses vacances. J’ai compris aussi que Madame X avait été adoptée, mais qu’elle connaissait bien sa famille d’origine qui était grecque ; chacun faisait des métiers amusants et inattendus.

   Il y avait beaucoup de chaleur et d’émotion qui circulaient. Je voyais les yeux d’Emile qui s’arrondissaient, il s’agitait, s’intéressait, posait des questions, et demanda à la fin à voir l’arrière grand-père centenaire qui ne connaissait personne de la famille d’Emile.

   La mère d’Emile souriait, était heureuse de présenter sa famille et celle de son mari à son fils. Elle n’en avait jamais parlé. Pourquoi ?

   Elle expliqua que par la suite de circonstances variées, son mari s’était trouvé coupé de sa propre famille et venait juste de renouer avec son père. Il avait beaucoup souffert de cet isolement et était encore incapable d’en parler. Quant à elle, sa famille était très éloignée géographiquement, et du coup elle n’en parlait que très peu. J’ai vu Emile se transformer sous mes yeux, parce qu’il pouvait enfin s’insérer dans l’histoire de sa famille.

   Nous n’avons pu réussir que parce que j’étais passée par ce no man’s land de la stagnation répétitive avec Emile, pour en sortir avec lui, parce que j’avais éprouvé le même vide que lui avant de songer à l’introduction de l’histoire dans sa vie par le biais du génogramme. Sa réinsertion scolaire s’est faite presque instantanément.

   Lorsqu’il est revenu me voir, il m’a dit : « Il faut que je vous dise quelque chose, je vais me faire historien. » J’étais si contente, j’en aurais battu des mains !

    Lorsque j’ai rencontré Pedro, il était très malade, sur le point d’être dialysé. Il était resté très petit, pâle, presque gris. Il travaillait très mal en classe, il avait des absences dues à une urémie intermittente.    Il s’était produit à son sujet un conflit très important entre sa directrice d’école et sa maîtresse. La première le protégeait beaucoup et la seconde ne voulait pas trop céder ni se laisser faire, car Pedro en profitait un peu pour faire le « zouave »….

   Petit à petit, les deux enseignantes qui avaient toujours plus ou moins en conflit, ont commencé une guerre larvée à travers Pedro. Lorsque la directrice recommandait que Pedro boive, la maîtresse le lui interdisait ; lorsque la directrice suggérait plus d’indulgence envers cet enfant si malade, la maîtresse redoublait d’intolérance. La situation s’est trouvée un jour tout à fait explosive, lorsque la directrice m’a adressé l’enfant. La mère était au désespoir, c’est comme si son honneur était détruit : elle avait un enfant « idiot », désagréable à l’école, rejeté par sa maîtresse, et elle-même était jugée mauvaise mère….

 L’enfant était très malheureux, incompris, malade. La maîtresse était murée dans son attitude, atteinte dans son honneur de pédagogue (il était question de la muter). La directrice n’arrivait plus à maîtriser la situation, elle en était très culpabilisée : l’école entière avait « pris feu », il y avait le clan directrice et le clan maîtresse, les parents et les élèves avaient aussi pris parti.

   Lorsque j’ai pris connaissance de la situation, je n’en menais pas large…   L’institution ne fonctionnait plus, tout était bloqué, l’enfant n’évoluait plus et même ne grandissait plus, la maîtresse avec son clan et la directrice avec le sien campaient sur leurs positions.

   J’ai décidé d’agir sur plusieurs fronts à la fois. J’ai d’abord pris Pedro en thérapie avec sa mère. Il a allègrement « noyé » sa maîtresse de manière symbolique pendant plusieurs séances. Puis après avoir fait solidement alliance avec lui et sa mère, je leur ai demandé la permission d’aller voir cette maîtresse redoutée. Je l’ai trouvée terriblement sur la défensive, souffrant beaucoup, ne sachant pas comment prendre Pedro : « Si je lui cède, je cède à la directrice, je perds mon honneur, et si je ne lui cède pas, je suis une mauvaise pédagogue, intolérante. »

   Nous avons eu un long entretien où j’essayais de placer le problème sur un autre terrain que celui de « céder ». Je tentais d’expliquer que dans cette situation, chacun des protagonistes pensait que son honneur était en danger. Chacun souffrait, avait peur de « céder » et de perdre la face. Il fallait essayer de sortir de  ce cercle vicieux. Finalement, cette maîtresse avait beaucoup de finesse et de compréhension mais ne voulait surtout pas le laisser voir car cette attitude aurait été perçue comme signe de faiblesse. Nous avons essayé de mettre sur pied un plan pour aider Pedro sans qu’elle sente son honneur atteint. Elle lui a proposé un contrat qu’il a été tout heureux de suivre, il ne demandait qu’à l’aimer de nouveau.   Elle a aussi accepté de rencontrer la mère de Pedro. Chacune des deux a pu expliquer sa souffrance à l’autre.

   Mais le problème n’était pas pour autant résolu. L’école était toujours divisée en deux. Alors j’ai rencontré les représentants des deux clans, j’ai vu les représentants des parents d’élèves, et finalement, la solution a été de porter le litige devant les autorités diocésaines (c’était une école religieuse) qui ont tranché. De ce fait,  Pedro a été complètement désenclavé du conflit et a recommencé à évoluer, l’école a trouvé sa solution et l’institution a fonctionné de nouveau.

    C’est un exemple de la thérapie de réseau qui peut permettre à l’histoire de chacun de reprendre son cours et qui peut permettre de déverrouiller une institution bloquée dans des affrontements répétitifs et stériles. Ceci nous montre l’importance du recours à une instance légale extérieure pour transcender un conflit mortifère et répétitif.

UN ASPECT PARTICULIEREMENT GRAVE  
DE L’IMPORTANCE DE LA CONTINUITE HISTORIQUE :
LE PROBLEME DES PETITS-ENFANTS DE JUIFS DEPORTES
 

   Je vois encore beaucoup d’enfants dont les parents ont eu leurs propres parents déportés. Les raisons pour lesquelles ils viennent sont toutes différentes, mais il y a toujours un dénominateur commun : l’impossibilité de renouer avec une histoire continue. Une rupture, une cassure irrémédiable s’est produite.

   Impossible de remonter dans les origines. Ça peut aller du désespoir, de l’incompréhension, de la peur :

       -  Est-ce que ça pourra m’arriver à moi ?
       -  Mais pourquoi on leur a fait ça ?
       -  Qu’est-ce qu’ils avaient fait ? 
        -  On peut vous tuer parce qu’on est juif ? Etc.

à une fausse indifférence :

 -  J’en ai rien à cirer, Maman, de tes camps.
-   Ils n’avaient qu ‘à pas se faire prendre. Etc.

 Les parents ne peuvent pas expliquer à leurs enfants ce qui est inexplicable. On peut expliquer à un enfant qu’un grand-père a été fusillé comme résistant ou même comme collaborateur ; on a été fusillé pour une raison, pour ses idées. Mais comment expliquer qu’on a été gazé parce qu’on s’appelait Lévy ? 

   L’histoire d’Elisabeth peut illustrer cela.

Elisabeth Dupont m’est adressée pour troubles du caractère, troubles du sommeil,  et surtout angoisse terrible de la mort.

   Je vois arriver une petite fille de 9 ans, renfrognée, peu agréable, triste, ronchon. Son père est exaspéré par elle et pas très indulgent. Sa mère, très absente, et guère concernée. Je me sens mal à l’aise avec Elisabeth. Dans les premiers temps de la thérapie, nous avons joué aux cartes sans avoir la moindre idée de ce qui allait se passer, lorsque brusquement Elisabeth jette les cartes et me dit : « Maintenant ça suffit ! Tu me dis ‘sale juive’ et puis tu me tues. » Saisie, bouleversée par cette phrase, je joue tout de même le jeu. Je suis Hitler et elle est la juive. « Pan ! Pan ! », je la tue. Ce jeu terrible se déroule toute la séance. J’en ressens encore aujourd’hui la violence. Je demande la permission à Elisabeth de voir sa mère et de lui parler de notre séance. Elle acquiesce avec empressement. J’appelle la mère au téléphone à qui je raconte brièvement la scène, - « Puis-je venir tout de suite ? » me dit-elle, - Bien sûr,  je vous attends. »

   Madame Dupont me raconte qu’elle est juive, que sa fille ne le sait pas, que ses parents ont été déportés, que sa fille ne le sait pas non plus et que son père est rentré miraculeusement mais non sa mère.  Le plus terrible pour Madame Dupont est ce qu’elle n’avait pu dire à personne : durant toute son enfance elle en avait voulu à son père d’être rentré seul sans sa mère. Elle avait eu le fantasme que c’était lui qui l’avait tuée…. En tout cas, il ne l’avait pas protégée, donc ça revenait au même. Jamais elle n’avait pu parler de cela.

   J’ai suggéré à Madame Dupont de parler à sa fille de ce qui s’était passé, car d’une certaine façon elle le savait. Elle sait qu’elle est juive, elle sait que quand on est juif on meurt. Ce qui explique son angoisse de mort.   Mais Madame Dupont me dit alors qu’elle en sera incapable. C’est donc le père et moi, non juifs, mariés à des juifs, qui avons essayé de raconter et d’expliquer les événements à Elisabeth.

   Mais expliquer quoi ?  Que peut-on expliquer d’un génocide ?

   En tout cas, nous avons essayé de mettre des mots sur un savoir latent, non dit, destructeur. Nous avons réussi, en partie seulement. L’angoisse de mort a disparu totalement, mais l’intégration sociale d’Elisabeth est restée difficile. Plus tard, son adolescence a été  très perturbée.

   Comment intégrer l’inintégrable ? Comment nommer l’innommable ? Comment renouer les fils ? C’est ce à quoi s’emploient certains thérapeutes particulièrement concernés par ce problème, dont Sieghi Hirsch, psychanalyste, thérapeute familial, ancien déporté lui-même, qui travaille à Bruxelles.  Ils ont essayé de travailler avec les rares déportés qui sont revenus, principalement sur la séparation, la mort, le rejet, l’abandon : thèmes particulièrement cruciaux après l’expérience des camps.  Certains survivants qui ont été déportés très jeunes ne parviennent pas à vivre leur position œdipienne, et la mort symbolique qu’elle implique, envahis qu’ils sont par l’amoncellement des morts réels qu’ils ont vus autour d’eux.

   Il faut essayer aussi de revaloriser à leurs propres yeux les déportés rescapés qui ont été absolument et totalement niés, réduits à néant et qui se sentent parfois déshonorés de ce qu’ils ont subi, ou même d’avoir survécu….

   Leurs enfants et leurs petits-enfants en portent encore aussi la marque, et c’est avec ceux-là que je tente de travailler encore maintenant.

    Il faut lire sur ces sujets l’œuvre de Bettelheim qui a voulu son école de Chicago ( destinée aux psychotiques) comme l’antidote positive absolue des camps, comme un moyen de personnalisation d’êtres dépersonnalisés.  Il faut lire aussi le très beau livre de Michaël Pollak qui analyse les ravages à long terme faits par l’expérience ultime des camps et esquisse les remèdes, toujours insuffisants, qu’on peut tenter d’y apporter.

   Nous n’avons que la parole, la patience et l’amour, à notre disposition mais nous savons que ce sont des outils qui peuvent être puissants. D’autres personnes parleront ici d’autres génocides. Chaque fois que nous pouvons soulager un peu de cette souffrance « innommable » (et des séquelles qu’elle implique à travers les générations successives),  nous luttons contre la déshumanisation. C’est sans doute le rôle de toute thérapie.



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